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Richard Déry, l'indiscipliné transdisciplinaire

18 septembre 2013

Extrait du HEC Montréal Mag – printemps 2013

par Jacinthe Tremblay

 

« Les organisations devraient avoir deux objectifs : être viscéralement efficaces et profondément humaines. Je veux les deux excès », plaide et propage Richard Déry, professeur titulaire au Service de l’enseignement du management et lauréat en 2012 de la plus haute reconnaissance en pédagogie de HEC Montréal, le prix Jean-Guertin. Incursion dans l’univers de cet érudit, lui-même « viscéralement efficace et profondément humain ».

Richard Déry a grandi dans le « Bas-Rosemont », ce quartier populaire montréalais situé à quelques jets de pierre des anciens ateliers ferroviaires Angus. À 10 ans, il disait vouloir être garagiste et écrire des livres. S’il a magistralement échoué dans ses ambitions mécaniques – il n’a ni auto ni permis de conduire –, il a concrétisé son second projet à huit reprises à ce jour, et de belle manière. Par exemple, son livre Perspectives du management, paru en 2010, lui a valu l’année suivante le prix François-Albert-Angers du meilleur ouvrage pédagogique de l’École.

Au moment de choisir un programme universitaire, il a hésité entre le génie, l’architecture et l’administration, à HEC Montréal, qui a remporté la palme. Dès le baccalauréat, il s’est pris de passion pour la gestion, qui est demeurée son objet d’études à la maîtrise, toujours à HEC Montréal, au doctorat, à l’Université Laval, ainsi qu’à l’Université de Cambridge, en Angleterre.

Le théoricien de la gestion qu’il est devenu n’est « ni praticien, ni scientifique, ni philosophe », écrit-il dans les années 1990 dans la revue Gestion. Il est, selon ses propres termes, « un fabuleux contrebandier transdisciplinaire qui, de son non-lieu transdisciplinaire, pratique fébrilement l’indiscipline, tout en rêvant d’un territoire pratique à inventer ». En entrevue avec HEC Montréal Mag, il ajoutera : « Il faut terriblement de discipline pour être indiscipliné », tout en notant que le statut d’indiscipliné du théoricien de la gestion est l’exact reflet de la pratique : « Le gestionnaire est un sans-métier », dit-il.

 

Ode au débat

Ce qu’il n’avait jamais prévu, ni à 10 ans, ni à l’adolescence, c’est que HEC Montréal deviendrait sa « maison » professionnelle. « Cet établissement universitaire a été et demeure un haut lieu de débats entre pairs, un milieu de questionnement, pas de vérité », explique-t-il avec fougue.

C’est aussi sa « maison » parce qu’il adore enseigner, à un point tel qu’il n’a jamais demandé de dispense de cours, même entre 1999 et 2003, alors qu’il a dirigé le Service de l’enseignement du management de l’École. Ses étudiants, qu’il appelle affectueusement ses « cocos », sont les premiers à s’en réjouir.

Entre 2001 et 2012, les étudiants de Richard Déry aux 3 cycles universitaires, dans 18 cours et 5 programmes différents, lui ont accordé collectivement une note moyenne de 3,89 (sur 4) pour la qualité de son enseignement.

À 24 reprises, le professeur a reçu un score parfait dans des cours aux contenus aussi variés et exigeants que Propédeutique en management, Économie et organisation de l’entreprise, Théorie de la décision et Épistémologie : science, organisation et société. Ce dernier domaine, l’épistémologie du management, c’est d’ailleurs lui, avant tout, qui l’a intégré aux enseignements donnés à HEC Montréal.

N’empêche, il a dû se faire tirer gentiment l’oreille pour poser sa candidature au prix Jean-Guertin ! « Les concours et les médias, ce n’est pas ma tasse de thé. Je suis chez moi dans une salle de cours, avec mes étudiants », a-t-il tenu à préciser d’entrée de jeu lors de l’entrevue. En se pliant à l’exercice de convaincre le jury qu’il méritait ce prix, il a choisi de dresser un bilan de ses réalisations aux allures d’états financiers. « Mon dossier est froid comme de la brique », reconnaît-il.

On y apprend, entre autres, qu’il a créé, depuis ses débuts comme enseignant, en 1981, 2 cours au B.A.A., 4 à la maîtrise et 1 au doctorat. En plus de ses 8 livres, il est l’auteur de 3 outils de formation professionnelle, de 8 textes pédagogiques et de 3 outils virtuels de formation, en plus d’avoir écrit ou coécrit 22 cas. L’addition de ses directions ou codirections de projets d’entreprise, de mémoires ou de thèses, frôle les 80. Un dossier froid, donc, mais « viscéralement efficace ».

Les témoignages de la « profonde humanité » du professeur Déry sont par contre omniprésents dans les lettres d’appréciation jointes à ce bilan. Pour les solliciter, il a dû, encore une fois, se faire tirer l’oreille... Ses anciens étudiants et ses collègues, eux, ont répondu à son appel avec empressement, vantant unanimement sa rigueur, sa générosité, son originalité, sa passion et son humour.

Son ancien étudiant au doctorat Martin X. Noël, aujourd’hui professeur agrégé à l’Université du Québec en Outaouais, évoque chez lui une autre grande qualité : « Pour Richard, le doctorat n’a pas à être ce tourment valorisé par certains et subis par d’autres. […] Comme directeur de thèse, il a fait preuve d’“empathie intellectuelle” en se donnant la peine de s’imaginer dans l’univers cognitif de son étudiant. »

Martin X. Noël termine ainsi sa lettre : « Non seulement Richard Déry m’a fait accomplir ce que l’on est censé faire quand on étudie, c’est-à-dire apprendre, mais par sa manière de le faire, il m’a aussi et surtout montré comment apprendre à apprendre. » Son ancienne étudiante à la maîtrise Isabelle Dostaler, professeure à l’École de gestion John-Molson, écrit : « Au fil de passionnantes discussions et grâce aux longs commentaires qu’il écrivait en marge des essais que nous lui soumettions, nous apprenions à lire, à réfléchir et à écrire. »

Apprendre à apprendre, lire, réfléchir, écrire, débattre… Mais encore ? « Au premier cycle, j’enseigne surtout les techniques du management; au deuxième, les théories; et au troisième, les fondements des théories », résume-t-il.

 

Le « cas » des cas

Richard Déry est aussi un maître de la méthode des cas. « Ce que j’aime au cours des échanges, ce n’est pas de trouver une solution. C’est lorsque les gens ne s’entendent pas », dit-il. Car il est de la plus haute importance, croit-il, d’apprendre à ne pas voir dans le désaccord un drame, et à voir dans l’accord total un drame. « Quand tout le monde est d’accord, c’est une secte ! » lance-t-il.

De tous les cas qu’il a écrits, Decxx Mode est son favori. Il relate l’histoire d’une entreprise montréalaise de fabrication et de distribution de sacs à main en mauvaise posture. Son propriétaire y a débuté comme ouvrier.

Il a appelé en renfort un jeune MBA, dont l’approche et les propositions de changement font des vagues chez les anciens. La tentation du jugement rapide et du choix de la technique contre la tradition est forte.

« Tout n’est jamais si simple et si tranché. Je veux que les étudiants arrivent à voir la situation du point de vue de tout le monde. Je veux qu’ils réalisent que s’ils étaient à la place des “personnages” d’un tel cas, comme des autres d’ailleurs, ils auraient peut-être fait la même chose », explique-t-il.

Au fond, pour Richard Déry, l’empathie est la plus importante des qualités humaines. « Je juge les travaux des étudiants avec une rigueur immense, tout en étant humain. Si je mets un C sur un travail, l’humain qui l’a écrit, lui, a toujours un A », illustre-t-il.

La cohorte 2013-2014 devra toutefois se priver d’un tel pédagogue parce qu’à compter du 1er juillet prochain Richard Déry quittera pour un an sa « maison » professionnelle et ses salles de cours pour entreprendre sa troisième année sabbatique, 10 et 20 ans jour pour jour après ses deux premières.

« Je suis très vieux jeu. J’écrirai un livre qui racontera l’histoire des théories du management, de la tradition à la postmodernité », confie-t-il. Lecteur boulimique à la mémoire phénoménale, le professeur Déry en profitera certainement aussi pour avaler, notamment, quelques bandes dessinées – il en possède déjà quelque 3 000 – qui nourriront ses prestations en classe de nouvelles citations savoureuses.


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