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Un manque de respect

Faisant foi de l’opposition des membres du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ) qui lui est affilié, une fédération de la CSN vient d’adopter une désignation saugrenue, la Fédération des professionnèles.

Dans son éditorial du 8 décembre, Pierre Gravel a dénoncé à juste titre ce néologisme douteux qui dénote un manque de respect et beaucoup de désinvolture aussi bien à l’égard des membres de la Fédération et particulièrement des professeurs de l’UQAM qui se sont clairement prononcés contre ce choix que de l’ensemble de la population québécoise.

Un choix risqué

Dans un avis que m’a demandé le SPUQ afin d’étayer son opposition à l’adoption du nom professionnèle, voici ce que j’écrivais le 14 septembre 1998 : « On peut se demander s’il est opportun qu’une fédération de syndicats prenne l’initiative de créer un tel néologisme, à la forme très audacieuse de surcroît, pour ses besoins propres. Il est permis d’en douter et de craindre que cette décision soit très controversée, aussi bien auprès des membres du syndicat que de la population. Ce choix risqué pourrait nuire à la cause de la désexisation des textes. […] L’innovation préconisée à titre de dénomination, soit le mot professionnèle, est de nature à heurter la conscience linguistique des Québécois, même si ceux-ci se sont révélés particulièrement réceptifs en matière de féminisation des titres et d’adoption de néologismes. »

Afin d’alléger son nom, la Fédération était à la recherche d’une appellation épicène. Fort bien, on ne peut que l’en féliciter. Le titre épicène est en effet économique, car il peut servir aussi bien de titre féminin que de titre masculin (ex. : un ou une architecte) et permet d’éviter le dédoublement – toujours très lourd – et la troncation, fastidieuse autant que déconseillée (ex. : salarié-e-s).

J’avais alors proposé les désignations de spécialiste ou le néologisme membre de professions intellectuelles dont les formes sont épicènes. La désignation de la Fédération aurait pu se lire ainsi : « Fédération des membres de profession intellectuelle du Québec » ou encore « Fédération des spécialistes du Québec ».

Un anglicisme

La Fédération aurait pu profiter de l’occasion pour corriger son nom en se débarrassant d’un anglicisme, le terme professionnel, pour désigner un membre d’une profession libérale et, par extension, d’une profession intellectuelle. Dans un avis de recommandation publié à la Gazette officielle du Québec le 28 avril 1990, l’Office de la langue française souligne que « le terme professionnel utilisé pour désigner une personne dont les études supérieures lui permettent d’exercer, pour son propre compte ou pour le compte d’autrui, une activité à caractère intellectuel ou technique est un anglicisme. […] On doit lui préférer le terme spécialiste. » 

Une pirouette orthographique

Dans sa réplique à l’éditorial de M. Gravel publiée le 14 décembre dans La Presse, Michel Tremblay, président de la nouvelle Fédération des professionnèles – CSN, semble indiquer que le choix du nom professionnèle permet d’éviter un anglicisme. La modification fantaisiste de l’orthographe d’un mot n’en fait pas une forme lexicale française. À titre d’exemple, il ne nous suffirait pas d’écrire « À toutes faims pratiques » pour corriger l’anglicisme *à toutes fins pratiques; il faut plutôt employer les expressions justes en pratique, pratiquement ou en fait.

Selon son président, la Fédération de la CSN se dit fière d’avoir innové en adoptant cette désignation avant-gardiste. Si l’on suit cette logique, nous pourrions assister bientôt à la création généralisée de formes épicènes pour tous les titres qui ont le tort de comporter des formes différentes au masculin et au féminin. Comme les noms de métiers ou de fonctions ont très majoritairement des formes distinctes selon le genre, la quasi-totalité des désignations serait à revoir!


Marie-Éva de Villers
Directrice de la qualité de la communication de 1990 à 2013 à HEC Montréal et auteure du Multidictionnaire de la langue française, du Multi des jeunes et de La Grammaire en tableaux.

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