Contenu Menu

Les caméléons linguistiques

Un des rôles essentiels de l’école est d’accroître le répertoire linguistique des élèves afin qu’ils puissent aisément passer d’un registre à un autre et choisir celui qui est le mieux adapté à chaque situation. Dans la nouvelle ère du savoir, les caméléons linguistiques – selon la jolie métaphore de l'auteur du Visuel, Jean-Claude Corbeil – disposeront alors d’un atout essentiel parce que le monde qui se construit autour de nous favorise ceux qui maîtrisent les registres élevés, c’est-à-dire la forme standard de la langue.

On sait que, dans toute communauté linguistique, il n’y a pas un seul usage de la langue, mais bien plusieurs usages qui se superposent. Ainsi selon le contexte adoptera-t-on le registre familier, celui des conversations avec les amis, les proches, de l’oral généralement; le registre courant qui caractérise les écrits, les documents administratifs, commerciaux, etc.; le registre soutenu qui s’impose dans les situations de communication formelle, dans les textes littéraires, poétiques, officiels.

Il n’est pas nécessaire d’enseigner les usages familiers puisque les élèves les connaissent depuis qu’ils ont appris à parler. Par contre, l’école a pour mission de donner accès à la langue dans sa richesse et sa complexité, de combler les besoins d’expression variés, d’offrir à tous les élèves la possibilité et la liberté de choisir leurs emplois linguistiques, car ainsi que l’écrit le grand linguiste André Martinet : « Nous mesurons jusqu’à quel point c’est la langue que nous parlons qui détermine la vision que chacun de nous a du monde. »

La maîtrise de la langue, ce n’est pas une préoccupation puriste ou élitiste, mais bien un impératif social et économique qui assure l’égalité des chances. « On peut faire confiance au bien-dire pour vaincre les inégalités culturelles de naissance », affirme fort justement Bertrand Poirot-Delpech de l’Académie française. La démocratisation de la compétence linguistique s’impose : l’accès aux registres valorisés de la langue devrait être un droit pour tous.

La grammaire clandestine

Bien sûr, les linguistes n’étudient pas les végétaux comme les botanistes le font, mais ils adoptent une démarche similaire. Comme eux, ils vont sur le terrain pour recueillir leurs spécimens, leurs échantillons : les usages effectifs de la langue. Comme eux, ils s’attachent à définir scientifiquement non pas des plantes, mais des faits de langue sans porter de jugement de valeur. Leur étude est essentiellement descriptive.

Par définition, les linguistes se refusent à condamner des usages. Leur point de vue n’est pas normatif, contrairement à celui de la grammaire traditionnelle. Ainsi, pour eux, la phrase « la personne que je parle » est grammaticale, parce qu’elle est attestée dans l’usage. Qu’elle soit jugée incorrecte relativement à la norme n’importe pas. Cependant, il ne faut pas confondre la linguistique avec la pédagogie de la langue, l’enseignement du français, car leurs objets sont différents  : l’une étudie le langage, le système de la langue alors que l’autre doit enseigner l’usage correct de la langue.

Au cours des deux dernières décennies, les didacticiens du français ont privilégié le point de vue descriptif des linguistes et ils ont remis en question l’enseignement systématique de la grammaire normative. Dans bien des classes, la grammaire a été effectivement mise de côté. Fort heureusement, certains établissements, certains enseignants ont défié la consigne pour montrer à leurs élèves presque clandestinement les règles du bon usage. Il faut remettre à l'honneur l'enseignement systématique de la grammaire au primaire et au secondaire.


Marie-Éva de Villers
Directrice de la qualité de la communication de 1990 à 2013 à HEC Montréal et auteure du Multidictionnaire de la langue française, du Multi des jeunes et de La Grammaire en tableaux.

Partager cette page :
| Plus
 
Logo HEC Montréal

Facebook YouTube Flickr Twitter LinkedIn Instagram
© HEC Montréal, 2017  Tous droits réservés.