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Le bruissement de la langue (1)

À travers les pages de deux quotidiens, Le Devoir et Le Monde, relever les usages lexicaux propres au français d'ici, sur une année entière, apportera des données objectives. Un début d'analyse.

« C’est à nous de contribuer à recenser et à  présenter objectivement ces faits qui attestent, nous en sommes les témoins convaincus et émerveillés, du bruissement de la langue, de son unité dans la diversité. »(2)

Pierre RÉZEAU

Nous avons fait nôtre le programme proposé par le lexicographe du Trésor de la langue française à l’occasion du colloque sur la lexicographie québécoise tenu à Québec en 1985 : analyser un usage réel et actuel du français écrit  à partir de l’observation détaillée des textes d’un quotidien du Québec au cours d’une année entière; y recenser les faits lexicaux qui témoignent de l’unité de la langue française, c’est-à-dire les emplois qui composent le tronc commun de tous les francophones; y relever les faits lexicaux qui traduisent la diversité de la langue française, c’est-à-dire les emplois appartenant en propre au français d'ici.

Plus précisément, l’objectif de cette recherche est de répertorier les usages québécois de la langue contemporaine essentiels à la couverture de l’information d’un quotidien du Québec, Le Devoir. À partir des corpus informatisés du Devoir et du Monde (version intégrale de 1997) et au moyen d’une étude comparative entre ces titres de presse, nous nous proposons d’isoler les emplois lexicaux qui appartiennent en propre au français d’ici, de les analyser, de les définir, d’en déterminer la fréquence, de les quantifier par rapport aux mots du français commun usités au Québec.

Certains des québécismes seront :


    • des unités lexicales originaires du fonds français (ex. : dépendamment, piger au sens de « prendre »), mais sorties de l’usage pour les autres francophones (archaïsmes);
    • des unités lexicales originaires des parlers de France (ex. : creux, au sens de « profond », écornifler) dont l’usage s’est maintenu au Québec (dialectalismes);
    • des néologismes de forme (ex. : motoneige, pourvoirie) ou de sens (ex. : babillard au sens de « tableau d’affichage », dépanneur au sens de « magasin »);
    • des emprunts formels ou sémantiques principalement à l’anglais (ex. : coroner, *encourir au sens de « engager », « subir »), des emprunts formels en nombre limité aux langues amérindiennes (ex. : achigan, atoka, maskinongé), à l’inuktitut ou à d’autres langues;
    • des formes lexicales anciennes ou récentes, empruntées à d’autres langues et transposées littéralement (ex. : *à toutes fins pratiques).

Étude thématique du verbe encourir dans Le Devoir et dans Le Monde

À comparer l’environnement thématique du verbe encourir dans les corpus journalistiques québécois et français, on constate des variations considérables. Dans 87 % des emplois relevés dans Le Devoir, le verbe est accompagné des termes frais, perte, dépense ou déficit. L’ensemble des autres compléments (risque, foudres, reproches, etc.) ne représente que 13 % des emplois au sens de « s’exposer à ».

Par contre, dans plus de 60 % des attestations relevées dans Le Monde, c'est le nom risque qui agit comme complément; les autres étant  peine, châtiment, amende, reproche, réprimande et foudres. Dans Le Monde, le verbe encourir a conservé le sens figuré du verbe latin incurrere qui signifie au sens propre « courir contre », « se jeter sur » et au sens figuré « s’exposer à » et il appartient plutôt à un registre soutenu. C’est ainsi d'ailleurs qu'il est défini dans les dictionnaires.

Au Québec, sous l’influence de l'anglais to incur dont le sens est très général, on emploie encourir au lieu des verbes spécifiques engager (ex. : des frais engagés et non des frais *encourus) et subir (ex. : des dépenses subies et non des dépenses *encourues) par emprunt sémantique. Fait à noter, le verbe n’appartient pas à un style soutenu, mais plutôt à la langue technique de la gestion ou de la comptabilité dans la plupart des emplois relevés dans la presse écrite.


Une distinction sémantique : fin de semaine

Le terme fin de semaine, dans Le Devoir, s’emploie toujours au sens de « samedi et dimanche, lundi, s’il est férié » alors que, dans Le Monde, ce terme a toujours le sens de « fin de la semaine », c’est-à-dire « jeudi et vendredi ».  Le corpus du Devoir comprend 416 occurrences du terme fin de semaine. Ex. : « On est prêts à négocier le jour, le soir et même la nuit demain et toute la fin de semaine. Mais s’il n’y a toujours rien lundi […] » Le corpus du Monde en compte 180 dont voici un exemple significatif : « Depuis le 10 octobre, chaque fin de semaine à partir du jeudi, les curieux peuvent découvrir près de quatre-vingts courts spectacles de danse, de théâtre ou de musique […]  Après les deux premiers week-ends des Rencontres, la salle […] est désormais bourrée à craquer chaque soir. »

De plus, ici, les termes fin de semaine et week-end sont en concurrence : pour 416 occurrences (42,5 %) de fin de semaine, on en relève 562 (57,5 %) de week-end. Fait à noter, la proportion des deux emplois concurrents est semblable dans l’ensemble du corpus journalistique québécois (La Presse, Le Devoir, Le Soleil, Voir, L’actualité), soit 3730 occurrences (43 %) de fin de semaine pour 4948 (57 %) de week-end. Toutefois, à Québec, les proportions sont inversées : on relève dans Le Soleil 1476 attestations de fin de semaine (61,5 %) pour 921 attestations de week-end (38,5 %).
 

Nature des québécismes

Québécismes

I  QUÉBÉCISMES ORIGINAIRES DU FONDS FRANÇAIS

1. Archaïsmes Formes lexicales anciennes, disparues ou en voie de disparition dans le français moderne, mais encore usitées au Québec et dans certaines régions de la francophonie.
a. Archaïsmes formels
Formes appartenant à un état de langue ancien, qui sont toujours vivantes au Québec, mais qui sont disparues de l’usage contemporain standard.

Ex. : l’adjectif croche aux sens de « malhonnête » ou de « crochu », l’adverbe dépendamment.

b. Archaïsmes sémantiques
Acceptions, attestées en français des siècles antérieurs, qui n’ont pas survécu en français général, mais qui sont toujours usitées au Québec.

Ex. : garde-robe au sens de « placard  », piger aux sens de « prendre », « voler, détourner ».

2. Dialectalismes Formes lexicales anciennes qui proviennent de l’un ou l’autre des dialectes de la France et qui sont toujours usitées dans l’usage québécois et parfois dans certaines régions de la francophonie.
 a. Dialectalismes formels
Unités lexicales originaires de certains parlers régionaux qui sont toujours vivantes au Québec, mais qui ne sont pas usitées dans le français standard.

Ex. : écornifler.

b. Dialectalismes sémantiques
Acceptions originaires de certains dialectes de France qui ont survécu en français québécois, mais qui n’appartiennent pas à l’usage courant du français standard.

Ex : bec au sens de « baiser », mouiller au sens de « pleuvoir ».

II  QUÉBÉCISMES DE CRÉATION

Néologismes Formes lexicales anciennes ou récentes, créées sur le territoire québécois.
a. Néologismes formels
Formes lexicales de création québécoise.

Ex. : cégépien, pourvoirie.

b. Néologismes sémantiques
Formes lexicales anciennes ou récentes, d’origine française ou étrangère, et dont au moins un des sens est propre à l’usage linguistique québécois.

Ex. : dépanneur, laveuse.

III  QUÉBÉCISMES D’EMPRUNT

Emprunts

Formes lexicales anciennes ou récentes, originaires d’une langue étrangère et intégrées dans l’usage linguistique des Québécois, avec ou sans adaptation phonétique, graphique, morphologique ou syntaxique.

1. Emprunts à l’anglais
Formes lexicales ou acceptions originaires de l’anglais et intégrées dans l’usage linguistique des locuteurs québécois.

Ex. : coroner.

2. Emprunts aux langues amérindiennes et à l’inuktitut
Formes lexicales empruntées aux langues amérindiennes (amérindianismes) ou à l’inuktitut (inuitismes) pour désigner des réalités de la faune, de la flore, du climat, de la géographie, etc., qui sont propres au Québec.

Ex. : achigan.

3. Emprunts à d’autres langues
Formes lexicales empruntées à d’autres langues (xénismes) pour désigner généralement des réalités propres à d’autres cultures.

Ex. : cacher, cachère.

IV  QUÉBÉCISMES CALQUÉS

Calques Unités syntagmatiques, anciennes ou récentes, composées de mots français, mais constituant une transposition littérale d’une expression, d’une locution ou d’une construction d’une autre langue.

Ex. : fin de semaine, crème glacée.

Ce tableau s’inspire de l’Énoncé d’une politique relative aux québécismes publié par l’Office de la langue française en 1985.

(1) Les mots ou syntagmes précédés d’un astérisque sont des formes fautives.
(2) Pierre Rézeau, « Les régionalismes et les dictionnaires de français » dans La lexicographie québécoise : Bilan et perspectives, Québec, Presses de l'Université Laval, 1986, p. 41.


Marie-Éva de Villers
Directrice de la qualité de la communication de 1990 à 2013 à HEC Montréal et auteure du Multidictionnaire de la langue française, du Multi des jeunes et de La Grammaire en tableaux.

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