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Quand Racine féminise le nom ministre

Dans un texte publié le 20 février par Le Devoir, Mme Nicole Gagnon indique son opposition à la féminisation des titres. C’est là son droit le plus strict. Elle me soupçonne d’être seule avec l’Office de la langue française à prôner la féminisation des titres : « Marie-Éva de Villers s’est bien gardée de nommer les plus éminents grammairiens et linguistes de la francophonie qui auraient approuvé la féminisation des titres. Comme je n’en connais moi-même aucun, je soupçonne qu’il doit s’agir d’elle-même et des gens de l’Office de la langue française, qui ont allègrement cautionné le barbarisme sexiste affligeant aujourd’hui la variante québécoise de la langue française. » Je me vois dans l’obligation de ramener Mme Gagnon à l’étude de ses classiques.

Dans ma réplique à l’adresse solennelle de Maurice Druon et de ses collègues de l’Académie que Le Devoir a publiée le 27 janvier 1998, je n’avais pas cru bon de citer les linguistes et grammairiens de la francophonie parce que je l’avais fait dans un texte précédent (16 août 1997) intitulé « La femme du boulanger et le génie de la langue française » où je répliquais à un article de Maurice Druon publié dans Le Figaro au cours de l’été dernier. Je reprends donc ce que j’écrivais alors.

Maurice Grevisse dans Le Bon Usage

Quand M. Druon énonce que la langue française affecte « aux espèces vivantes notamment, le masculin ou le féminin sans grande logique », il contredit les plus éminents grammairiens et linguistes de la francophonie. En effet, Maurice Grevisse dans Le Bon Usage précise que « Ce n'est que pour les noms animés que le genre n'est pas arbitraire, parce qu'il est déterminé par le sexe des êtres désignés, du moins pour ce qui concerne, en général, les êtres humains ».

Le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage de Larousse

Dans le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage de Jean Dubois et al., on peut lire à l'article genre  : « En français, quand il s'agit de personnes, le genre naturel (mâle/femelle) et le genre grammatical (masculin/féminin) sont le plus souvent associés (mais non constamment). »

Ferdinand Brunot

Dans La Pensée et la langue, le grammairien et historien de la langue française Ferdinand Brunot regrette, dès 1926 (quel avant-gardiste!), que des femmes s'approprient des titres masculins : « Beaucoup de femmes croiraient n'avoir rien obtenu, si l'assimilation n'était pas complète. Elles veulent porter tout crus des titres d'hommes. »

Josette Rey-Debove, codirectrice de la rédaction des dictionnaires Le Robert

Dans un article qui vient de paraître dans L’Humanité Hebdo (février 1998), Josette Rey-Debove écrit : « La répartition du masculin et du féminin, qui vient de l’origine du mot (étymologie), est inutile et abstraite (lit  : nom masculin du latin lectus, table : nom féminin du latin tabula). L’arbitraire est de même nature pour les animaux auxquels on accorde peu d’attention : aucun rapport entre le genre du mot et le sexe. La souris n’est pas la femelle du rat. Girafe peut désigner un mâle et crocodile une femelle. Là se fait la ligne de partage, au milieu du règne animal. Car les animaux supérieurs et familiers, comme les personnes, ont deux noms différents liés au sexe : un cheval, une jument; un lion, une lionne; un homme, une femme; un fils, une fille; un instituteur, une institutrice. Telle est la règle de l’harmonisation. »

Des contrevérités étonnantes

Mme Gagnon énonce également des contrevérités étonnantes qu’il importe de souligner. Quand elle parle de « déraillage linguistique » et qu’elle écrit : « Il est néanmoins plausible que les nouvelles générations de femmes, libérées du vertige féministe, en viennent à remettre en question cette forme d’apartheid linguistique et à refuser d’accrocher une petite étoile jaune à leur titre ou nom de fonction », on est en droit de se demander qui déraille!

Mme Gagnon semble confondre la féminisation des titres avec la féminisation des noms ainsi qu’en témoignent ses exemples absurdes (Vénus est une astre, Mars est un planet, la langue objette, des persons célèbres). Rappelons que la féminisation préconisée au Québec depuis une vingtaine d’années ne concerne que les titres et fonctions.

Elle écrit encore : « Mme de Villers cite une supposée règle de grammaire qui est une simple projection des préjugés féministes  : le genre est lié au sexe lorsque la forme le permet ». J’invite Mme Gagnon à s’adresser à la linguiste réputée et sémioticienne que je citais ainsi dans mon texte. Dans Le Monde du 14 janvier dernier, Mme Rey-Debove rappelle la règle selon laquelle le genre est « lié au sexe lorsque la forme du mot le permet : un élève/une élève, un architecte/une architecte, une athlète, une institutrice, une mathématicienne, une présidente ». Ayant participé aux travaux sur la féminisation de 1986, elle peut « affirmer que cette règle est appliquée dans 95 % des cas ».

En fait, contrairement à ce qu’écrit Mme Gagnon, il n’est pas question ici « d’ajuster la langue à l’idéologie », mais bien plutôt de ne pas trahir la grammaire par un combat d’arrière-garde. A-t-on déjà remis en question les noms féminins avocate, commerçante, comptable ou musicienne? Pourquoi devrait-il en être autrement pour le nom ministre? Fort heureusement, ce titre n’est plus réservé exclusivement aux messieurs.

Jean Racine, pourtant de l’Académie comme M. Druon, n’a pas hésité à féminiser le mot ministre dans La Thébaïde (II, 3)  comme le soulignait récemment Le Canard enchaîné  : « Dois-je prendre pour juge une troupe insolente, D’un fier usurpateur ministre violente? »
 

Marie-Éva de Villers
Directrice de la qualité de la communication de 1990 à 2013 à HEC Montréal et auteure du Multidictionnaire de la langue française, du Multi des jeunes et de La Grammaire en tableaux.

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