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Féminisation : Chevalière

Au Moyen Âge, une femme qui appartient à un ordre de chevalerie est une chevalière ainsi que l’écrit notamment Antoine Furetière dans l’édition enrichie de 1727 de son Dictionnaire universel  :

Chevaliere, ou Chevaleresse. Vieux mot; femme qui porte un Ordre de Chevalerie. Le P. Menetrier rapporte que dans le 12. ou 13. siecle il a rencontre ces mots de Chevaliere, & de Chevaleresse, parcequ’en ce temps-là les femmes prenoient certains Ordres de Chevalerie. Il y a en effet divers exemples anciens de femmes qui ont pris la qualité de Chevalieres (Equivitissa.) En France il n’y a d’autre Chevaliere que la Chevaliere du Guet.  »

Le nom chevalière a un deuxième sens selon le Trésor de la langue française publié par le Centre national de la recherche scientifique qui relève le nom chevaliere au sens de « femme de chevalier » dès 1275 dans Rose de J. de Meun. Il cite également le Dictionnaire de Trévoux (1732) qui répertorie le nom féminin chevaliere au sens de « femme qui appartient à un ordre de chevalerie ».

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1873), Émile Littré donne aussi les deux acceptions : « femme qui a le rang de chevalier, ou épouse d’un chevalier » et cite Dancourt, Le Prix de l’arquebuse  : « Je suis son chevalier, elle est ma chevalière. » Littré ajoute un troisième sens qui était le seul à demeurer usité jusqu’à tout récemment : « Bague à la chevalière, ou, simplement, chevalière, anneau large et plat. »

Rappelons que ce sont essentiellement des faits historiques plutôt que des motifs linguistiques qui expliquent l’absence de féminin pour certains titres au XXe siècle. Au Moyen Âge, on féminise sans réticence les titres et les noms de professions, respectant en cela la logique de la langue française puisque genre naturel et genre grammatical se confondent dans la majorité des cas pour les noms d’êtres animés. C’est ainsi qu’il y a eu des banquières, des chancelières, des greffières, des lieutenantes, des maréchales, des officières… Par la suite, le contexte juridique interdit ces fonctions aux femmes : elles se retirent dans la vie privée et perdent en même temps que leurs attributions les désignations qui s’y rattachent.

Désormais, les titres prestigieux féminins ne nomment plus les titulaires d’une fonction, mais les femmes des titulaires : l’ambassadrice, la préfète, la mairesse, la présidente sont les épouses de l’ambassadeur, du préfet, du maire, du président. Au cours des dernières décennies, les Françaises qui accèdent à des fonctions jadis réservées aux hommes préfèrent recourir aux titres masculins pour supprimer toute ambiguïté et bien indiquer qu’elles sont titulaires et non épouses de titulaires.

En Amérique francophone, les emprunts de titres par alliance sont depuis longtemps désuets. Plus de vingt ans avant la France, le Québec consacre la féminisation des titres en publiant un avis de recommandation qui se lit ainsi : « Relativement au genre des appellations d’emploi, l’Office de la langue française recommande l’utilisation des formes féminines dans tous les cas possibles. » En cela, l’organisme linguistique ne fait que renouer avec l’usage français ancien afin de respecter les structures logiques de la langue française et le désir des Québécoises d’être nommées au féminin.

Plusieurs motifs militent en faveur de l’adoption du terme français de chevalière :


    • le survol des dictionnaires anciens de Furetière à Littré démontre que le nom chevalière a déjà été courant en français au sens de « femme qui a le rang de chevalier » ou de « femme qui appartient à un ordre de chevalerie »;
    • l’Office de la langue française recommande officiellement la féminisation des titres par l’utilisation des termes féminins, et ce, dès 1979 [1];
    • le terme féminin chevalière respecte parfaitement les règles du français;
    • depuis l’arrivée au pouvoir de Lionel Jospin, l’Ordre de la légion d’honneur de France décerne le titre de chevalière, ainsi qu’en témoigne cet extrait du journal Le Monde  : « Le premier ministre, lui, respecte régulièrement les engagements de parité pris lors de sa nomination, tient à souligner Colette Kréder, ancienne directrice de l'École polytechnique féminine, elle-même promue chevalière de la Légion d'honneur en 1992 [2]. »;
    • le terme féminin chevalière figure maintenant dans Le Petit Robert  au sens de « membre d’un ordre de « chevalerie » et de « membre d’un ordre honorifique » avec l’exemple suivant : elle fut faite chevalière de l’Ordre de Léopold  [3];
    • le terme féminin chevalière figurera dans la 4e édition du Multidictionnaire de la langue française (à paraître en 2003).

Il n’en tient qu’à nous de redonner cours à cet usage parfaitement justifié et de permettre aux personnes admises dans l’Ordre national du Québec qui le souhaitent de porter le titre de chevalière.
 

Marie-Éva de Villers
Directrice de la qualité de la communication de 1990 à 2013 à HEC Montréal et auteure du Multidictionnaire de la langue française, du Multi des jeunes et de La Grammaire en tableaux.


[1]  Gazette officielle du Québec, 28 juillet 1979.
[2] Le Monde, 25 avril 2001, p. 11.
[3] Le Petit Robert. Dictionnaire de la langue française, Paris, Le Robert, 2002, p. 420.

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