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La femme du boulanger et le génie de la langue française

Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie française est outré : après les Québécoises, les Belges et les Suisses, voilà que des Françaises, qu’il est difficile de taxer de naïveté, remettent en question l’usage immémorial français. « Quatre femmes membres du gouvernement, et non des moindres, ont résolu de se faire appeler Madame la Ministre », déplore non sans aigreur M. Maurice Druon. Sa sortie sarcastique, publiée dans Le Figaro et dans La Presse, mérite une réplique.

« Une femme chef de mission diplomatique est Madame l’Ambassadeur [...] On ne féminise pas le nom de cette fonction. L’ambassadrice, c’est l’épouse d’un ambassadeur », gronde-t-il. Selon l’auteur des Rois maudits, l’usage français exigerait l’emploi du titre masculin qui peut servir de désignation neutre. Ces ministres n’auraient pas le sens de la langue française : un rappel au bon usage s’impose! D’une part, ces dames « gémissent ou glapissent », écrit-il, parce qu’elles ne sont pas traitées à l’égal des hommes. D’autre part, les nouvelles élues françaises exigent une désignation féminine : « Qui donc a dit qu’elles n’étaient pas les mieux douées pour la logique? », commente-t-il ironiquement.

La femme du boulanger

La langue est le reflet de la société : elle évolue constamment pour traduire la réalité mouvante qu’elle nomme. À titre d’exemple, le nom féminin étudiante a d’abord désigné la maîtresse d’un étudiant; c’est Le Bon Usage qui le rappelle. Aujourd’hui, alors que les femmes fréquentent l’université et qu’elles y sont même majoritaires, elles portent de plein droit – et non par amant interposé – le titre d’étudiante.

Il ne devrait pas en être autrement des ambassadrices, des ministres, des présidentes et même des académiciennes, n’en déplaise à M. Druon. L’argument selon lequel la forme féminine du titre désigne la femme de celui qui le porte est désuet et n’est pas fondé, au Québec tout au moins. Pourrait-on penser un instant que la pharmacienne est la femme du pharmacien?

Dans sa dénonciation des titres féminins, M. Druon a-t-il oublié que l’Académie elle-même a admis – il y a plus de soixante ans – plusieurs désignations féminisées dont aviatrice, avocate, éditrice? Ces titres ne devaient certainement pas nommer la femme d’un aviateur, d’un avocat ou d’un éditeur!

Les grands dictionnaires suivent la question de près. Dans sa dernière édition, Le Nouveau Petit Robert entrouve la porte à la féminisation du nom ministre dans une remarque : « Parfois, pour celles qui le souhaitent : Madame la Ministre », tandis que Le Petit Larousse 1998 précise : « La ministre, d’un emploi familier en France, est courant en Belgique, au Canada et en Suisse. » Avec le coup de pouce que viennent de donner les nouvelles ministres françaises à l’usage du nom féminin, il serait étonnant que les prochaines éditions de ces ouvrages n’accordent pas leur imprimatur à la féminisation de ce titre.

Sans grande logique?

Quand M. Druon énonce que la langue française affecte « aux espèces vivantes notamment, le masculin ou le féminin sans grande logique », il contredit les plus éminents grammairiens et linguistes de la francophonie. Si tous reconnaissent que le genre des noms d’êtres inanimés est sans motivation, qu’il n’est déterminé ni par le sens ni par la forme de ces noms (une chaise, un fauteuil, un canapé, une causeuse), il n’en va pas ainsi pour les noms d’êtres animés. En effet, Maurice Grevisse dans Le Bon Usage précise que « Ce n’est que pour les noms animés que le genre n’est pas arbitraire, parce qu’il est déterminé par le sexe des êtres désignés, du moins pour ce qui concerne, en général, les êtres humains ». Dans le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage de Larousse, on peut lire à l’article genre  : « En français, quand il s’agit de personnes, le genre naturel (mâle/femelle) et le genre grammatical (masculin/féminin) sont le plus souvent associés (mais non constamment). »

Dans La Pensée et la langue, le grammairien et historien de la langue française Ferdinand Brunot regrette dès 1926 (quel avant-gardiste!) que des femmes s’approprient des titres masculins : « Beaucoup de femmes croiraient n’avoir rien obtenu, si l’assimilation n’était pas complète. Elles veulent porter tout crus des titres d’hommes. » Les linguistes Damourette et Pichon dénoncent aussi vertement l’emploi de dénominations masculines par des femmes « aussi attentatoires au génie de la langue qu’aux instincts les plus élémentaires de l’humanité » (Des mots à la pensée : Essai de grammaire de la langue française).

Le titre neutre : un concept séduisant, mais impraticable

L’accès récent des femmes à des fonctions jadis réservées aux hommes a mis en évidence certaines lacunes dans les appellations d’emploi, dans les titres. En effet, mises à part les désignations de fonctions traditionnellement féminines telles institutrice, infirmière, plusieurs dénominations ne comportaient pas de forme féminine usitée. Pendant un temps, l’adoption d’une forme neutre a semblé constituer la solution idéale. La neutralisation des titres ou le nivellement de leurs genres réglait tous les problèmes puisqu’une seule désignation convenait aussi bien à la titulaire qu’au titulaire d’un poste. Procédé économique et séduisant, il évitait de plus toute discrimination dans les appels de candidatures, les nominations, etc.

Néanmoins, cette neutralisation expérimentée pendant un certain temps par le gouvernement du Canada s’est rapidement révélée impraticable. Les appellations unisexes ont été rejetées en raison soit de leur ambiguïté (« corsetier demandé » pour recruter une corsetière), soit de leur complexité (le ministre Anne Dubois est absent ou absente?), soit tout simplement parce que les femmes n’ont pas accepté de porter un titre masculin.

L’histoire se répète

M. Druon nous impose un retour en arrière : au Québec, Madame le Ministre appartient déjà à l’histoire ancienne. Même si Paul Valéry a écrit que « l’Histoire est la science des choses qui ne se répètent pas », vingt ans avant leurs homologues françaises, quatre ministres et députés féminins du Parti québécois nouvellement porté au pouvoir ont demandé de se faire appeler Madame la Ministre ou Madame la Députée.

Le gouvernement consulta alors l’Office de la langue française qui donna son aval à la féminisation de ces titres. Cette évolution ne « remet pas en cause le système grammatical de la langue française », soulignait M. Jean-Claude Corbeil, directeur de l’OLF à cette époque. Ainsi a-t-on exploité à nouveau la tendance ancienne de la langue française à distinguer par le masculin et le féminin les êtres qui se distinguent par le sexe, lorsque cette distinction est utile. La volonté des femmes titulaires d’une fonction d’user d’une appellation féminine rejoint cette norme qui associe genre naturel et genre grammatical.

C'est Mme Lise Payette qui a été la première à exiger et à porter le titre de Madame la Ministre, un titre qui a d'abord étonné, mais qui est entré très rapidement dans l'usage québécois.

Nous devons féliciter les nouvelles ministres françaises, non seulement pour leur nomination, mais aussi pour leur choix de respecter – en toute logique – le génie de la langue française.
 

Marie-Éva de Villers
Directrice de la qualité de la communication de 1990 à 2013 à HEC Montréal et auteure du Multidictionnaire de la langue française, du Multi des jeunes et de La Grammaire en tableaux.

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